Maurras aujourd’hui

Je suis devenu royaliste au début des années quatre-vingt-dix en même temps que je faisais mes premières armes de militant politique. J’ai été séduit par la figure de Maurras, écrivain, chef de file d’une école de pensée prestigieuse, maître jusque dans sa physionomie, mais surtout par les réponses que sa doctrine apportait à mes interrogations de jeune patriote : qu’est-ce que la France ? Par qui a-t-elle été faite ? Quelle est la formule de l’ordre qui lui appartient en propre ? Comment établir un pouvoir fort sans tomber dans l’embrigadement des régimes totalitaires ? Qu’est-ce que la légitimité ?
À toutes ces questions Maurras apporte une réponse : la France est le fruit de l’Histoire, principalement de l’action des Capétiens ; la formule de l’ordre qui lui correspond n’est pas un régime autoritaire quelconque mais la monarchie traditionnelle, héréditaire et décentralisée ; sa constitution naturelle est un état régalien, centré sur l’essentiel, dont le chef, n’étant pas la créature de l’opinion, n’ayant pas à s’assurer des consciences, peut exercer son autorité sans craindre face à lui l’existence d’une société hérissée de libertés et de contre-pouvoirs ; la légitimité ne se crée pas ex nihilo mais procède du passé et s’exprime par des symboles forts, dont le roi est le plus riche.
Mais d’autres questions ont attiré mon attention. Des questions qui ont ébranlé de nombreux maurrassiens de ma génération. Je vous propose ici un parcours à travers les raisons de choisir Maurras comme maître, à travers les raisons de mettre ce choix en question, de le passer au crible d’une critique sans concession, et à travers les raisons qui me font penser que ce choix reste malgré tout le meilleur, celui qui peut, aujourd’hui encore, servir de règle à notre réflexion et à notre action pour la Cité.
Les raisons du choix de Maurras
On fait d’abord le choix de Maurras pour les fondements réalistes de sa pensée. Contrairement à Rousseau, il ne répudie pas les faits. Il n’a pas recours à un hypothétique état de nature pour fonder les droits imaginaires d’un citoyen imaginaire dans une cité imaginaire. Il constate simplement, après Aristote, la nature sociale de l’homme et la nécessité de l’autorité, qui s’exerce, n’en déplaise aux libéraux, le plus souvent dans l’intérêt du gouverné. L’amour gratuit et sans contrepartie des parents pour le nouveau né en est le meilleur exemple. C’est le fond même de la philosophie politique moderne, qui oppose systématiquement la liberté à l’autorité, l’individu à l’État, que Maurras réfute et contre lequel il nous vaccine en quelque sorte.
Sa critique des Lumières est particulièrement efficace car les idées du libéralisme politique n’y sont pas seulement attaquées en raison de leur caractère abstrait comme chez d’autres contre-révolutionnaires mais parce qu’elles sont fausses, y compris sur le terrain de la logique qu’elles prétendent occuper. Prenons l’article II de La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Il n’est pas seulement contestable parce que, voulant fonder la cité sur des principes universels, il en oublie que la politique s’occupe d’hommes concrets qui vivent dans une société réelle, mais parce que, sur le plan même des idées pures, son raisonnement est faux. « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. » Maurras remarque que ce texte définit la société comme la conséquence d’une association volontaire (proposition irrationnelle puisque la société préexiste toujours à l’individu et à son éventuelle volonté de s’associer) et lui assigne pour but non le Bien commun (l’intérêt du tout étant nécessairement supérieur à celui des parties) mais la conservation de droits, en particulier du droit de propriété. Derrière l’incohérence du raisonnement se cache la volonté de faire de la propriété bourgeoise le fondement du politique. La critique maurrassienne rejoint ici la critique marxienne.
Par ailleurs, la réflexion de Maurras ne se situe pas dans les nuées, elle procède d’une réflexion sur les conditions actuelles du salut de la nation, elle même conçue comme le cadre du plein épanouissement de la nature sociale de l’homme dans les conditions du présent, ici et maintenant, et non en tout temps et en tout lieu. J’ai toujours été frappé par l’humilité d’une pensée qui ne prétend pas faire le salut de l’humanité ni trouver la formule politique valable universellement, comme la plupart des idéologies.
Maurras enfin n’est ni un rêveur, ni un bâtisseur d’utopie. Il a participé à la fondation d’un mouvement politique, d’un journal quotidien, et s’est préoccupé de la question de la prise du pouvoir. En nous plaçant sous son égide nous avons la chance de participer à une aventure qui est devenue une composante de l’histoire de France et de l’âme française, car l’Action française est bien plus qu’un mouvement politique.
Des problèmes et des enjeux nouveaux
Malgré toutes ces raisons de suivre Maurras, notre modernité nous pose un certain nombre de problèmes que le maître n’a pas connus et qui paraissent menacer la validité de nos analyses. Nous assistons depuis 50 ans à une transformation radicale de la société. Tous les repères de ce que Maurras appelait le « pays réel », c’est-à-dire la France dans son patrimoine moral et matériel, indépendamment de l’Etat républicain et de son idéologie, semblent voués à disparaître.
La France rurale a quasiment disparu alors que les paysans représentaient hier l’essentiel de la population du pays, les terroirs comme facteurs d’enracinement ont vécu, le catholicisme lui-même, pilier de la civilisation française, s’est brutalement effondré. Par ailleurs, l’explosion des flux migratoires pendant la même période a bouleversé plus rapidement qu’à aucune autre époque la composition de la population. Comment dans ces conditions espérer que la seule chute du pays légal (la République) puisse entraîner la reconstitution d’un ordre traditionnel ?
Autre changement profond survenu dans ces dernières décennies : un certain effacement de l’Histoire et du politique comme transcendance. L’individu post-moderne, notre contemporain, est décrit par les sociologues comme un être sans attache avec le passé, qui ne se définit plus comme un héritier mais se réalise comme un consommateur, un jouisseur, dans le meilleur des cas un “citoyen du monde”. Quant à la politique, elle cesse d’être au service de la grandeur de la nation pour se limiter à la gouvernance, c’est-à-dire à une gestion purement économique et financière à laquelle on ajoute à titre de supplément d’âme, un vague humanitarisme. Comment dans ces conditions espérer restaurer une forme aussi emblématique de la transcendance du politique que la monarchie traditionnelle ?
Dernier sujet d’inquiétude pour le nationaliste intégral : Des principes faux en eux-mêmes comme ceux du libéralisme politique semblent toutefois réussir à façonner un monde qui pour être contre-nature n’en est pas moins parfaitement cohérent. Quoi de plus absurde que le “mariage” homosexuel ? Et pourtant, il s’est imposé en France comme dans de nombreuses autres pays occidentaux. La démocratie ne connaît que la volonté libre des individus et aucune loi naturelle ne saurait être pour elle un obstacle à son travail de sape égalitariste. Comment dans ces conditions restaurer la primauté du tout sur les parties ? Du Bien commun sur les intérêts particuliers ? Comment refaire une politique classique ?
Maurras malgré tout
Toutes ces considérations ne doivent pourtant pas nous désespérer. L’effacement apparent du politique ne doit pas en effet cacher la permanence des problèmes politiques, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs (« les faits sont têtus » comme Maurras, au moins autant que Lénine, aimait le rappeler). Que les Français le veuillent ou non, leur qualité de vie et même leur vie tout court dépendent de réalités politiques, de rapports de force politiques. Il n’y a jamais de fin de l’Histoire. Si nos concitoyens ne s’intéressent plus à la politique, si nos gouvernants se bornent à être des gestionnaires, ce n’est pas forcément que le politique a disparu mais que les décisions sont prises ailleurs et par d’autres, à Bruxelles, à Moscou ou à Washington. Or, si les enjeux demeurent politiques, les leçons du Politique d’abord ne sont pas vaines et sa manière justement politique d’envisager la réalité non plus.
Même affaiblie, même en partie défigurée, la nation demeure pour nous Français l’échelon politique optimal. C’est un fait qui s’impose de lui-même. Il suffit pour s’en convaincre de considérer l’échec de l’idée européenne malgré la propagande que l’on a déversé en sa faveur pendant des décennies dans les écoles, les collèges et les lycées. On aurait sans doute moins de mal à tenter de ranimer la conscience française dont les bruyantes manifestations de patriotisme sportif montrent de temps en temps qu’elle existe encore au moins à l’état latent. Or, si la nation est encore le lieu du politique, la question de la constitution qui convient à cette nation n’est pas dépassée et Maurras non plus.
Sur le terrain métaphysique aussi Maurras est étonnamment “moderne”, ou plutôt actuel. Il nous ressemble par son agnosticisme, par sa quête angoissée d’un ordre du monde dont il veut saisir le reflet dans les lois de la physique sociale. Avec lui, nul besoin de prendre comme point de départ une foi, une révélation, un dogme, admis par principe. D’ailleurs combien de  maurrassiens depuis les débuts de l’Action française et jusqu’à aujourd’hui sont passés de l’admiration pour l’ordre politique à la recherche puis à la contemplation d’un ordre supérieur ? Maurras est bien de ce point de vue un penseur de la redécouverte de l’ordre dans un monde qui en est privé.
Maurras n’est pas l’alpha et l’oméga de la pensée et il faut se prémunir contre toute tentation hagiographique. Par ailleurs, il écrivait en un temps où, à bien des égards, il était plus facile d’espérer dans la France et dans le combat politique qu’aujourd’hui. Il reste toutefois un penseur majeur, le plus important philosophe politique du XXème siècle, et, de même qu’une étude objective de la pensée politique ne peut faire l’économie de sa doctrine, de même les royalistes et les nationalistes auraient tout à perdre à négliger une œuvre qui leur fournit la plus complète théorie de la France qui soit, une fois rejetée l’identification de notre pays à la République et à son idéologie.

Stéphane BLANCHONNET

 

Share This:

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*